SolarWind 34’, le bateau solaire de De Keyser pour gagner l’aventure

Réaliser un tour du monde à la voile en solitaire a toujours été le rêve d’enfance d’Édouard De Keyser, un rêve qui a pris racine lorsqu’à l’âge de sept ans, il passait ses vacances en Bretagne et naviguait pendant deux mois. « Mes parents étaient séparés, mais venaient tous les deux en Bretagne. Je passais toutes mes grandes vacances là-bas. La voile m’apparaissait comme une liberté incomparable : avoir les pieds dans l’eau, être porté par le vent, rencontrer d’autres marins, deux mois par an. À l’époque, il y avait les Whitbread, Tabarly, et plein de grands marins. Moi, j’étais passionné par ça. Quand je suis rentré à l’Université, j’ai eu un peu de liberté et je me suis lancé dans la course au large, participant à la Mini Transat, Fastnet et autres courses. Je me suis plongé dedans. »

Lorsqu’Édouard a appris le lancement de la Global Solo Challenge (GSC), il devait trouver un bateau pour s’inscrire. Il est tombé sur un bateau de 34 pieds construit en bois époxy par Jacques Riguidel, qui l’avait construit après avoir lui-même réalisé un tour du monde en solitaire, avec l’ambition de recommencer, mais cette fois contre le vent. Ce bateau était en Belgique, à Nieuport, car il avait été racheté par un Belge, André Robberecht. Riguidel n’avait pas pu réaliser son défi à cause de gros problèmes de dos. Le bateau avait peu navigué, Riguidel l’avait vendu, et André l’avait racheté avec le même projet de faire un tour du monde en solitaire. Mais à 77 ans, il pensait qu’il était devenu trop vieux. « En une semaine, j’ai vu le bateau, j’ai vu André, et je l’ai acheté… », raconte De Keyser.

Le SolarWind 34’, un prototype dessiné par l’architecte français David Reard, connu pour une série de bateaux de croisière nommé Bepox et passionné de kitesurf et de glisse, représente un véritable coup de cœur pour Édouard. Riguidel lui avait demandé de dessiner ce bateau, et pour Édouard, il s’agissait du bateau idéal pour participer à la GSC.

L’architecte a opté pour le bois époxy, un matériau cher à Édouard depuis le début des années 1990, lorsqu’il avait construit une Pram’ en bois époxy. La Pram’ est un bateau imaginée par l’architecte naval Youri Guedj (cabinet BOW) pour arpenter les petites mers et les voies d’eau intérieures et est destinée à la randonnée nautique et à la régate monotype solitaire. « J’ai toujours rêvé d’avoir un bateau en bois époxy. Quand j’ai vu ce bateau, j’ai été impressionné par sa réalisation sérieuse et solide. Ses formes me font penser à des Mini de la fin des années 90 – début 2000, avec des particularités intelligentes. Grand tirant d’eau, bon bulbe, bout-dehors, une carène pas exceptionnellement large, mais qui se prolonge assez bien en largeur sur l’arrière. Quand j’ai vu le bateau, je me suis dit qu’avec ça, il y avait moyen de faire le tour du monde. »

Solaire 34 Jacques Riguidel
©EdouardDeKeyser

 

Le mât en aluminium, mesurant 14 mètres, avec des échelons intégrés au cas où il faudrait monter en hauteur pour résoudre un problème, donne au bateau un élément en plus, conçu pour affronter des mers compliquées. Le bateau présente une rigidité et une raideur à la toile incroyables, ainsi qu’une très bonne stabilité de route. Le bois époxy qui compose la carène est rigide, solide, facile à réparer, et assez léger. C’est très résistant, même s’il a peu de souplesse. Le bout-dehors, d’une longueur de 1m20, n’est ni trop long ni trop imposant, ce qui permet d’avoir de bonnes voiles à l’avant pour un parcours de cette nature. « Ces bateaux me font penser à des violons, que bien tendus, ils chantent, » commente Edouard.

En ce qui concerne le matériel de voile, le bateau avait très peu navigué et les voiles avaient été changées pour la plupart. « Quand j’ai acheté le bateau, il était presque prêt à partir pour la GSC. La grand-voile de 35 mètres carrés était là. On a évité les fibres exotiques, l’idée étant de rester dans des matériaux autant que possible biosourcés. » Cette description détaille non seulement les caractéristiques techniques du SolarWind 34’, mais aussi l’émotion et la passion qui unissent Édouard à son bateau.

Le bateau sera équipé d’une Grand-voile en dacron, renforcée aux points critiques. En plus, il disposera d’une trinquette et d’un génois sur enrouleur. La trinquette, en particulier, est essentielle par gros temps. Édouard confie avoir bien navigué avec elle et souligne qu’on peut faire du portant avec elle pendant longtemps.

Il disposera également de deux spinnakers symétriques et un asymétrique : un petit, idéal pour maintenir la route sous pilote automatique, un moyen et un grand. Le Code Zéro sera utilisé jusqu’à 20 nœuds de vent pour augmenter significativement la vitesse du bateau aux allures près du vent. Récemment l’asbl GoodPlanet a offert un gennaker sur emmagasineur, à Edouard, pour compléter la garde-robe. La description de ces choix de voiles donne un aperçu de la philosophie de navigation d’Édouard et de son approche pragmatique et passionnée pour le tour du monde en solitaire.

Edouard n’a pas eu besoin d’apporter des modifications structurelles à son bateau, qui était en substance déjà prêt pour un tour du monde. Cependant, il s’est concentré sur des détails importants afin de fiabiliser et sécuriser son voyage. Lorsqu’il a acquis le bateau, les crash box et les cloisons étanches à tous les niveaux étaient déjà en place et judicieusement conçues. Tout semblait en ordre, mais une observation plus minutieuse l’a conduit à identifier un besoin de modification majeure, concernant en particulier les safrans.

« Les safrans, fixés sur le tableau arrière via une série de trois aiguillots fixes, ont révélé un signe préoccupant. Malgré un bateau n’ayant pas navigué plus de 15 à 20 000 milles, les bagues étaient déjà bien usées, créant un jeu perceptible. Cela posait un problème manifeste, car sur une distance de 27 000 milles, le changement des bagues en mer serait inévitable. De plus, le risque de rencontrer un objet flottant non identifié (OFNI) qui pourrait frapper le safran et endommager le tableau arrière était une préoccupation majeure.

J’ai donc imaginé une solution avec l’aide d’un ingénieur belge spécialisé. Notre collaboration a abouti à la conception de safrans à bascule et à fusible. Si je souhaite les relever, la manœuvre est assez simple, facilitant la réparation et le changement des bagues. Si le bateau devait percuter un OFNI, les boulons fusibles sont conçus pour se rompre, permettant aux safrans de se relever et de minimiser les dommages.

J’ai passé beaucoup de temps sur cette conception, car je la considérais comme essentielle. Je ne voulais pas risquer de perdre un safran en rencontrant, par exemple, des orques sur la côte espagnole. C’est plus qu’une simple modification ; c’est une réflexion profonde sur la sécurité et la fiabilité du bateau, une petite manœuvre qui pourrait faire toute la différence lors d’une traversée exigeante. »

©EdouardDeKeyser

 

Le bateau était déjà doté d’une casquette particulièrement isolante. Après avoir navigué pendant sept mois pour bien essayer son bateau et pour sa qualification, Edouard a constaté que peut-être, il n’était pas nécessaire d’ajouter une autre capote protectrice. « On vit beaucoup à l’intérieur. Quand il fait mauvais, il y a une porte étanche ; on la ferme et on chauffe l’intérieur. Le roof offre une vue à 360° : je vois les voiles, le plan d’eau, le pilote, la plage arrière. Je n’ai pas trop besoin de sortir. Si je dois reprendre un peu d’écoute avec le winch, j’ouvre la porte, je fais trois tours de manivelle et je la referme. Je pense que l’expérience de Riguidel dans ce bateau a donné un résultat excellent sous tous les points de vue. »

Du côté de la dotation d’équipements électroniques à bord, Riguidel avait déjà installé deux pilotes avec deux vérins, un windex en tête de mât, et un système Raymarine. Cependant, il n’y avait ni girouette, ni anémomètre, ni centrale de navigation. Le GPS datait du début des années 2000 et il n’y avait pas de cartographie. Edouard est donc en train d’ajouter toute l’électronique nécessaire pour la navigation, conformément aux exigences de la GSC, grâce à des partenaires comme Plaisance Diffusion et SailProof.

Pour la gestion énergétique et dans le cadre de sa volonté d’avoir un impact zéro avec son entreprise, Édouard a dû se confronter au problème du moteur. En effet, l’organisation de la GSC exige un moteur pour des raisons de sécurité. Ne voulant pas installer un moteur diesel sur son bateau, Édouard a longuement discuté avec l’organisateur Marco Nannini et a finalement trouvé une solution électrique. « Le bateau n’avait pas de moteur à bord quand je l’ai acheté. Quand j’ai appris à naviguer aux Glénans, il n’y avait pas de moteur à bord, donc on peut très bien se passer de moteur, surtout dans un bateau comme SolarWind qui est très manœuvrant et assez léger. J’ai décidé d’installer un petit moteur électrique de 10 CV derrière la quille, avec un parc à batterie lithium phosphate de 1000 ampères en 48V, ce qui est mieux que le lithium-ion en termes de durabilité. »

Édouard a eu la chance de collaborer avec Wattuneed, une entreprise belge spécialisée dans les panneaux solaires et les batteries. Ils ont travaillé ensemble sur toute la conception de la propulsion électrique et l’approvisionnement électrique, réfléchissant intensément à la manière d’assurer une autonomie suffisante et effectuant des tests pour déterminer la meilleure performance et consommation.

En plus du moteur électrique, Édouard a opté pour un hydrogénérateur Watt And Sea, reconnu comme étant à la pointe de la technologie et utilisé également sur les bateaux du Vendée Globe. Il se dit très satisfait de cette solution et de sa collaboration avec Wattuneed, soulignant que le bateau peut produire rapidement 200 à 300 ampères et recharger le parc de batteries 12V & 48V très rapidement. Cette approche innovante et écologique reflète non seulement la conscience environnementale d’Édouard, mais aussi son ingéniosité et sa détermination à trouver des solutions adaptées à ses principes. Le choix d’un moteur électrique et d’un hydrogénérateur met en avant sa volonté d’allier performance et respect de l’environnement dans son périple à la voile autour du monde.

Pour la cuisine à bord, Édouard a fait le choix de rester fidèle à l’esprit de son projet, en accord avec ses préoccupations écologiques. « Je n’embarque pas de gaz. J’ai un réchaud à alcool à brûler qui est biosourcé, donc fabriqué à partir de bois. J’ai pu tester, ça marche très bien. Je me suis fait un peu de tout, y compris du pain dans une casserole en fonte. On a bien testé, et on peut bien manger. »

©EdouardDeKeyser

 

En ce qui concerne les provisions, Édouard a rencontré un nutritionniste belge consultant pour l’agence spatiale européenne spécialisé dans la fabrication de repas pour les astronautes. Ensemble et avec Evelyne, son épouse, qui est diplômée dans l’horeca, ils ont exploré une technologie appelée la déshydratation, qui est plus douce que la lyophilisation, souvent utilisée pour les aliments conservés. « Au lieu de faire comme le lyophilisé, avec une pression très haute et des températures très puissantes pour sécher les aliments, là, on travaille avec des températures beaucoup plus basses sur des temps plus longs. On arrive à faire aujourd’hui des aliments qui sont au moins aussi, si pas plus nourrissants. On n’est pas dans un procédé industriel brutal, on est dans quelque chose qu’on peut aussi faire pour soi-même. »

Evelyne a également participé à tester de nombreuses formules. Édouard n’exclut pas l’utilisation de produits lyophilisés, qui sont pratiques dans des conditions compliquées, mais la déshydratation permet d’emporter sous vide des éléments comme des fruits, des légumes, de la viande et du poisson, ainsi que des plats préparés. « On se fait de la cuisine comme à la maison, mais on réhydrate les aliments en faisant le plat, » conclut-il. Ce choix de cuisine reflète à nouveau la philosophie d’Édouard, combinant innovation, durabilité et souci de l’environnement, tout en veillant à maintenir une alimentation saine et équilibrée pendant son tour du monde en solitaire.

En ce qui concerne le chauffage à bord, Édouard a pensé à des solutions écologiques et simples, en cohérence avec l’ensemble de son projet. Le défi est particulièrement important dans un espace restreint comme celui d’un bateau de 34 pieds. « La seule solution sera de brûler un peu d’alcool en mettant une brique réfractaire sur le réchaud. Ce sont des solutions un peu de secours que j’ai prévues, évidemment, car on peut être en hypothermie et avoir besoin d’un apport de chaleur. Dans le même état d’esprit, j’embarque une vieille bouillotte. L’idée, c’est que si j’ai vraiment froid, je fais chauffer une bouilloire d’eau, et je remplis ma bouillotte. » Édouard souligne également une réflexion importante sur la manière dont le corps humain peut contribuer au chauffage dans un espace confiné : « Mon bateau n’est pas très grand, et l’espace dans lequel je vais vivre est assez petit, donc j’ai beaucoup réfléchi. Le corps humain produit de la chaleur, et rien qu’avec la température du corps, si on ne perd pas les calories qu’on produit, on arrive à obtenir une différence de température entre l’intérieur et l’extérieur qui est significative. »

Lorsqu’on demande à Edouard la valeur sentimentale qu’il accorde à son bateau, ce navigateur, d’une incroyable et incontrôlable force de volonté, mais doux et sensible, ouvre son cœur : « Un bateau reste un objet inerte, mais un bateau qui a été construit pour naviguer autour d’un projet porte en lui l’âme des gens qui sont derrière. Ainsi, il se rapproche d’un être humain, dans le sens où chaque chose à bord raconte l’histoire de pourquoi l’objet est là. Cela reste une machine, mais quand on vit longtemps à bord tout seul, on finit par lui parler, par le chouchouter, par le caresser, comme on ferait avec un chat.

Le nom du bateau, SolarWind, vient du nom du projet, qui se lie à la volonté de réaliser un projet respectueux de l’environnement, où chaque détail a été réfléchi en ce sens. Mon précédent bateau s’appelait “Carabistouille”. C’était l’idée de partir en voyage en famille avec nos enfants, (1 an et demi et 4 ans et demi) et tout le monde me disait : “Mais tu es fou !” Dans mes longs voyages autour du monde en famille, on a emmené nos enfants dans une espèce de carabistouille, une bêtise, et c’est pour ça que j’adore ce nom qui rappelle des aventures un peu folles mais qui, à la fin, apprennent à vivre et sont les plus beaux souvenirs qu’on a dans la vie. »

C’est avec une détermination tranquille et une vision claire que le skipper belge se prépare pour son grand voyage. « Je pars pour gagner l’aventure, pas la course, » déclare Edouard, résumant ainsi sa philosophie. À bord de SolarWind, il sera parmi les premiers concurrents à quitter le quai de La Coruña, s’élançant dans cette grande aventure pour réaliser ce rêve magnifique. Le départ est prévu pour le 16 septembre, une date qui marque le commencement d’une odyssée, non seulement pour Edouard mais aussi pour tous ceux qui suivront sa traversée avec passion et admiration. Une aventure humaine et écologique, où le voyage lui-même promet d’être la plus belle des victoires.