Pasaje Drake ©Instituto Nacional del Agua, INA
Quand j’ai entendu parler du lancement de la GSC avec son format innovant qui privilégie l’utilisation de bateaux déjà existants et n’appartenant pas à une classe spécifique, je suis allée chercher les dessins des bateaux utilisés par les pionniers des régates autour du monde. J’ai retrouvé dans ma bibliothèque «de la mer» le journal de bord de Sir Francis Chichester, « Le Tour du monde de Gypsy Moth ». En 1967, Chichester acheva pour la première fois le tour du monde à la voile, en solitaire, avec une seule escale, en passant par les trois grands caps, en neuf mois et un jour. Pour trouver l’appendice III de l’édition italienne où est illustré le plan de voile du Gipsy Moth IV, je suis tombée sur un chapitre écrit par sa femme, Sheila Chichester. Parfois, à côté d’un grand homme, il y a une grande femme.
Le récit de Sheila Chichester m’a suggéré un parallèle entre deux grands hommes, deux navigateurs qui ont écrit l’histoire de la marine: Francis Drake et Francis Chichester.
Sheila, pour affronter l’éloignement de son mari pendant les navigations en solitaire et croyant fermement en la force de la pensée positive et de la prière, avait fait imprimer des cartes avec la prière attribuée au corsaire Drake. Cette prière est une invitation non seulement pour les découvreurs de l’inconnu mais aussi pour tous à dépasser ses limites et à “repousser les horizons de nos espérances”.
Mais qui étaient Sir Francis Drake et Sir Francis Chichester et qu’ont-ils en commun ?

“Sic parvis, magna”
Les deux navigateurs s’appellent Francis, ils sont nés en Angleterre, ils ont des origines modestes et dès leur plus jeune âge, ils étaient de grands voyageurs.
Drake est né vers 1540 dans une famille d’agriculteurs. Aîné de douze enfants, à treize ans, il embarque sur un navire marchand et seulement neuf ans plus tard, il prend le commandement d’un navire en mer du Nord. Sa réputation de «Dragon» des mers, traduction de son nom, se répand après l’attaque de Cadix et les incursions en Amérique du Sud et dans les Caraïbes. Francis fait sienne l’expression latine «sic parvis, magna», pour souligner que, malgré ses humbles origines, il se sent destiné à de grandes choses.
Chichester est né en 1901 dans l’humble famille d’un pasteur anglican et il passe toute son enfance au collège. Il termine ses études à la fin de la Première Guerre mondiale et s’installe en Nouvelle-Zélande pour faire fortune. Il passe le brevet de pilote et il crée une entreprise prospère. Mais une fois de plus, les événements mondiaux lui sont contraires et la Grande Dépression le contraint à rentrer en Angleterre. Il prend un avion avec lequel il aimerait voler de l’Angleterre à la Nouvelle-Zélande et c’est là que sa passion pour les records de traversée en avion en solitaire commence. Il remporte beaucoup de trophées et brevète des solutions innovantes pour trouver la position en vol, en s’inspirant des techniques de navigation maritime (ou par la mer).

Le tour du monde de Francis Drake
Francis Drake est connu pour avoir été le premier Anglais à faire le tour du monde (par étapes et en équipage). Après les succès obtenus contre la flotte espagnole, la reine Elizabeth Ier recrute Drake parmi ses “Sea Dogs”. Par la fameuse «lettre de course», la reine autorisait ces pirates institutionnalisés à piller les navires du roi Philippe II d’Espagne et à ramener le butin en Angleterre. En 1577, la reine envoie Drake piller les côtes sud-américaines du Pacifique, territoires espagnols. Une flotte de quatre navires part de Plymouth mais, après le détroit de Magellan, seul Drake avec le navire amiral, le Golden Hind, poursuit le voyage. Drake remonte la côte sud-américaine vers le nord mais les détails du voyage restent flous car la reine au retour ordonne que tous les journaux restent secrets et impose le silence aux participants, sous peine de mort.
Il semble que Drake, après avoir pillé Valparaíso, se dirigea vers le nord à la recherche du célèbre passage au nord-ouest, mais ne le trouva pas. Il se réfugie alors vers le sud, dans le nord de la Californie qu’il revendique comme possession anglaise sous le nom de Nouvelle Albion, pour préparer les navires au reste du voyage. Il se dirige ensuite vers le sud-ouest, en arrivant aux Moluques, dans l’archipel malais, et obtient des épices précieuses comme les clous de girofle, la muscade et le macis qui avaient à la fois une utilité alimentaire de conservation et un usage médical et cosmétique. Proue vers l’Afrique du Sud, Drake fait de nombreuses étapes jusqu’à son retour à Londres trois ans plus tard, en septembre 1580.
Le tour du monde de Francis Chichester
Près de quatre siècles plus tard, le tour du monde de Francis Chichester est beaucoup plus rapide et linéaire. On parle d’une époque où la navigation n’était plus seulement une question commerciale mais était devenue un véritable sport, surtout pour les marins anglais et français.
Après sa passion pour le vol, Chichester dirige son esprit de compétition vers la voile. Il remporte en 1960 la première Ostar, traversée de l’Atlantique en solitaire qu’il organise et auquel il participe. En 1964, il réitère en arrivant deuxième, mais Chichester veut aller plus loin. Pour un aviateur et un navigateur, les horizons ne sont jamais assez éloignés.
Le 27 août 1966, à presque 65 ans, il part de Plymouth à bord du Gypsy Moth IV, un bateau de 16 mètres, vers l’inconnu. Il réussit la première circumnavigation en solitaire, en passant par les trois grands caps (Bonne Espérance, Leeuwin et Horn) avec une seule étape à Sydney. Après neuf mois de navigation, il est accueilli comme un héros à son retour en Angleterre.

Deux reines pour deux navigateurs
Après le tour du monde, en 1581 Francis Drake est nommé chevalier par la reine Elizabeth I et obtient le poste de maire de Plymouth.
Quatre siècles plus tard, en 1967, dans un cas singulier d’homonymie, une autre reine, Elizabeth II nomme Chichester «Sir», en utilisant la même épée qui avait célébré Drake.
L’esprit de l’aventure
Les parallèles dans la vie de ces deux hommes sont singuliers, mais la partie la plus importante, je crois, c’est l’esprit d’aventure et l’envie de découvrir l’inconnu qui les a poussés, chacun à son époque et de différentes manières, à oser, à aller au-delà des frontières connues et au-delà de leurs propres limites.
Je rapporte la prière attribuée à Sir Francis Drake (1577), dédiée aux navigateurs et à tous les rêveurs :
“Dérange-nous, Seigneur, quand nous sommes trop satisfaits de nous-mêmes, quand nos rêves sont devenus réalité parce que nous avons rêvé trop peu ; quand nous arrivons en toute sécurité car nous avons navigué trop près du rivage.
Dérange-nous, Seigneur, quand avec l’abondance des choses que nous possédons, nous avons perdu notre soif pour les eaux de la vie ; étant tombés amoureux avec la vie, nous avons cessé de rêver de l’éternité ; et dans nos efforts de construire une nouvelle terre, nous avons permis à notre vision du nouveau ciel de faiblir.
Dérange-nous, Seigneur, pour que nous osions être plus audacieux, plus aventureux sur les mers plus large où les tempêtes montreront ta maîtrise ; où, perdant de vue la terre, nous trouverons les étoiles.
Nous te demandons de repousser les horizons de nos espérances ; et de nous pousser vers l’avenir en force, courage, espérance et amour.”
Sir Francis Drake (1577)

Je dédie la prière de Drake à tous les rêveurs et aux skippers de la GSC qui larguerons les amarres pour leur tour du monde à partir de septembre 2023 et je souhaite qu’elle nous inspire tous à aborder «avec force, courage, espérance et amour» l’avenir.