Jean-Luc Van Den Heede: entretien avec le dernier loup de mer

Un long entretien avec Jean-Luc Van Den Heede, le dernier loup de mer, l’homme des records et de la « longue route » qui nous parle de la mère de tous ses tours du monde en solitaire sans escale. Une analyse approfondie de la navigation en solitaire et des problèmes à affronter comme l’alimentation et le sommeil. Le dernier message à saisir est l’importance d’avoir une passion dans la vie et de toujours garder l’optimisme.

Jean Luc Van Den Heede près du Brésil

Jean-Luc Van Den Heede et la Golden Globe Race

Une voix particulière nous parle de la course mère de tous les tours du monde à la voile en solitaire et sans escale. La voix de celui qui était spectateur de la première édition de 1968 car il était encore jeune et est devenu protagoniste de la réplique de 2018, la remportant à l’âge de 73 ans. La voix du « Dernier loup des mers » comme se définit Jean-Luc Van Den Heede dans son dernier livre.

La voix de Jean-Luc Van Den Heede, deux yeux bleus pleins de ciel et un visage marqué par toutes les vagues qu’il a surfées. En France, il n’a pas besoin d’être présenté mais peut-être que on ne le connaît pas dans le monde. Né à Amiens le 8 juin 1945, il est élevé dans les premières années de sa vie par ses grands-parents à Berk. Vand Den Heede, comme ils l’ont surnommé, est « le navigateur des premiers temps »: il a en effet participé à la première édition de la Mini Transat et au premier Vendée Globe.

Jean Luc Van Den Heede - Iceberg à son premier Vendée Globe

Il a passé douze fois le cap Horn, réalisé six tours du monde en solitaire dont un tour du monde en sens inverse établissant un record invaincu. A 73 ans, il ne cesse de s’émerveiller en réalisant un tour du monde en voilier, sans escale ni assistance. La Golden Globe Race a consacré il y a 50 ans des marins comme Robin Knox-Johnston et Bernard Moitessier, elle récompense aujourd’hui Jean-Luc Van Den Heede.

Palmarès de Jean-Luc Van Den Heede

1977 : 2e à la première édition de la Mini Transat
1979 : 2e de la Mini Transat
1986 : 2e du BOC Challenge sur Let’s Go
1990 : 3e au Vendée Globe sur 3615 MET
1993 : 2e place au Vendée Globe sur Sofap Helvim
1993 : 4e de la Transat Jacques Vabre
1995 : 3e au Challenge BOC sur Vendée Entreprises
1998 : 2e classe IMOCA à la Route du Rhum sur Algimouss
2004 : Record du tour d’ouest en est en 122 jours 14h 3min 49s
2019 : vainqueur de la Golden Globe Race 2018 en 211 jours

L’interview – Toutes les courses auxquelles Jean-Luc Van Den Heede a participé

Dans une longue interview, Monsieur Jean-Luc Van Den Heede se révèle avec une voix grave, un rire sincère et la simplicité des grands hommes qui ont fait l’histoire.

Jean Luc Van Den Heede à l'arrivée de GGR2018

Comment est née votre passion pour la mer ?

Comme beaucoup d’enfants je suis allé à la mer, à Berk sur mer, dans le nord de la France, d’où étaient originaires mes grands-parents qui m’ont élevé. Le premier jeu dont je me souviens était un petit bateau que j’ai mis à l’eau et que j’ai imaginé qu’il surfait sur les vagues. Plus tard, les livres m’ont amené à aimer la mer : enfant, j’ai trouvé par hasard le livre d’Alain Gerbault. C’était un joueur de tennis passionné par la mer qui acheta un bateau et traversa seul l’Atlantique puis continua vers le Pacifique.

Je les ai aimés et ils m’ont sûrement marqué ses aventures très fictives, pleines de tempêtes et de voiles déchirées. J’ai aussi apprécié Marcel Bardiaux, un champion de kayak qui a construit un bateau en inox et fait le tour du monde. Après ces premiers, j’ai reçu en cadeau d’autres livres sur le même genre: je pense donc que ce sont précisément ces lectures qui ont créé ma passion. Jean Luc Van Den Heede nous dit.

Qu’est-ce qui vous a poussé à participer en 2018?

J’avais 23 ans lors de la première Golden Globe Race en 1968, je naviguais déjà. J’étais moniteur de voile aux Glenans et j’avais mon propre bateau, un Corsaire mais j’étais trop jeune, un étudiant sans le sou avec peu d’expérience pour participer. J’ai suivi la course pour ce qui était possible : à cette époque, il n’y avait pas d’internet ni de réseaux sociaux. En France, la course a fait sensation : deux Français y ont participé, Moitessier dont j’avais lu les livres et Loïc Fougeron que je connaissais personnellement.

Bernard Moitessier - En navigation

J’ai donc forcément suivi la course avec intérêt et le challenge des neuf pionniers m’a fait rêver. Quand ils ont organisé la reprise de la course après 50 ans, alors même que je pensais me retirer de la course, je me suis dit « il faut que j’essaye de le faire » se souvient Jean Luc Van Den Heede.

Quelles sont les différences entre la navigation d’hier et d’aujourd’hui, même si les règles de deux courses sont similaires?

La première grande différence est qu’en 1968 [la première Golgen Globe Race], il n’y avait jamais eu de course en solitaire sans escale par les trois grands caps. Personne n’avait jamais affronté un tel défi, nous partions vers l’inconnu. Francis Chichester avait bouclé quelques années plus tôt un tour du monde avec escale à Sydney sur Gipsy Moth IV et avait ouvert la voie. Lorsque les neuf pionniers sont partis lors de la première édition, faire le tour sans escale semblait être une entreprise fantastique.

Régulateur d'allure - Francis Chichester - Gipsy Moth IV

Aujourd’hui, ce sont déjà une soixantaine de personnes qui ont réussi à boucler le Vendée Globe. Nous savons que c’est possible, nous connaissons mieux ces mers, les conditions météorologiques. Vous avez l’expérience de Robin Knox Johnston [lauréat du premier Golden Globe] que les autres n’ont pas eu.

Robin Knox Johnston

Il y a deux ans, quand j’ai fait la course, les règles étaient de garder l’esprit et la technologie de la première édition [de la Golden Globe Race]. Les bateaux n’avaient pas d’ordinateurs, de GPS, de satellite, à bord je n’avais que la radio. Pour la météorologie, nous avions peu d’informations de l’extérieur, des prévisions locales ou des informations fournies par des radioamateurs qui lisaient souvent des textes qu’ils ne comprenaient même pas. Ils nous ont juste donné un point de longitude et de latitude pour localiser une dépression puis nous avons dû créer nos prévisions nous-mêmes ; explique Jean-Luc Van Den Heede

Est-ce que les gens rêvent plus avec une course comme celle-ci ?

Au départ ils nous ont donné les prévisions NOAA pour les deux premiers jours, histoire de connaître la position des dépressions et de l’anticyclone à ce moment-là. Mais on rêve plus avec une course comme la GGR qu’avec le Vendée Globe ou d’autres. La raison en est que nous sommes des bateaux normaux, alors que presque aucun ou quelques privilégiés naviguent sur des bateaux comme ceux du Vendée Globe.

Jean-Luc Van Den Heede - Rustler 36

Ce sont des bateaux à foils, très chers, très rapides et pas pour tout le monde, alors que nos bateaux sont accessibles à tout le monde. Par exemple, j’ai fait le tour du monde sur un Rustler 36, n’importe qui peut acheter un bateau similaire. Dans l’imaginaire et dans la réalité cela devient une aventure accessible à tous, contrairement au Vendée Globe. Cela fait que les gens s’identifient les uns aux autres et les font rêver de faire un jour un exploit similaire : c’est la raison du succès de la course ; explique Jean-Luc Van Den Heede.

Que pensez-vous de l’édition 1968 et de ses protagonistes ?

Robin Knox-Johnston (le gagnant), Moitessier (le héros) et Donald Crowhurst (la tragédie).

Je ne suis pas tout à fait d’accord sur les trois définitions et je ne limiterais pas le champ à seulement trois protagonistes, il y en avait neuf et chacun avait sa particularité. Mon préféré était Alex Carozzo, l’italien: de mon point de vue, il avait le bateau le meilleur et le plus rapide pour cette course. Il y a deux ans, Carozzo était aussi au départ du revival de la course et nous nous sommes beaucoup liés. C’est dommage qu’en raison d’un ulcère, il n’ait pas continué à courir, son bateau était beaucoup plus rapide que celui de Knox-Johnston.

Robin Knox Johnston

À mon avis, il aurait été l’un des favoris et aurait pu gagner. De plus, pour moi le vrai drame n’est pas celui de Crowhurst, l’électrotechnicien anglais mais celui de Nigel Tetley, capitaine de la marine britannique. Tous deux naviguaient sur des multicoques, Tetley avait presque terminé le tour du monde mais a poussé le bateau à la limite en raison des mensonges de Crowhurst. A mille milles de son arrivée son trimaran fait naufrage et bien qu’il soit reconnu comme le record du tour du monde en multicoque, il se suicide deux ans plus tard.

Donc pour moi son histoire est le vrai drame : c’était un très bon marin et il a failli gagner. Lorsqu’il vit les honneurs dont Knox-Johnston était investi et pensant qu’il aurait pu être à sa place, il ne put supporter la défaite; explique Jean-Luc Van Den Heede.

Les autres participants en 1968

Concernant les autres participants, Loïc Fougeron était également très compétent mais malheureusement il a eu une panne, de plus son bateau n’aurait pas pu gagner. Moitessier est bien connu, c’était un rêveur, un excellent écrivain, plus philosophe que sportif mais son bateau n’était pas très compétitif. Au départ, comme tout le monde, il était excité et motivé: il voulait être le premier à faire un tour du monde en solitaire et sans escale.

Bernard Moitessier - Réparation d'une voile

En fait, la Golden Globe Race est née de cette idée : quelques jeunes navigateurs après l’exploit de Chichester s’apprêtaient à tenter un tour du monde sans escale. Beaucoup ont annoncé leur intention et le Sunday Times en a profité pour organiser une course aux règles ouvertes et libres. Tout le monde a été autorisé à s’inscrire à la course, avec un départ indépendant entre le 1er juin et le 31 octobre.

Le Sunday Times était un gros sponsor et avait un très gros prix de 5000 £ à gagner. Même il y a deux ans le prix était le même, c’est dommage que la valeur de la livre soit très différente aujourd’hui qu’en 1968. Une autre curiosité est que lorsque Knox-Johnston a appris que Crowhurst avait disparu, il a donné son prix à sa femme et ses enfants; dit Jean-Luc Van Den Heede.

Le mystère de Crowhurst

Bien sûr, au début, on ne savait pas que Crowhurst avait triché, ils ont trouvé le bateau à la dérive et ont supposé qu’il était tombé en mer. Un cargo l’emmène aux USA et en inspectant le bateau ils constatent les incohérences, les deux journaux de bord et découvrent les mensonges du navigateur. En fin de compte, les preuves ont révélé la vérité qui aurait de toute façon éclaté car l’affaire avait fait beaucoup de bruit.

Golden Globe Race 1968 - Donal Crowhurst

Personnellement, je ne pense pas qu’il était fou, il s’est certainement endetté pour participer et a ressenti la pression de gagner. Il s’est rendu compte que ses calculs étaient erronés par manque d’expérience et de pratique et qu’il n’avait pas vraiment fait le tour du monde. Comme d’autres participants, Ridgway ou Blyth, il avait peu navigué et avait déjà donné des positions optimistes lors des premiers jours.

Puis il s’est rendu compte qu’il avait parcouru moins de kilomètres, alors il s’est figé dans son mensonge et la seule issue qu’il a vue était de se suicider. Je ne le voyais pas comme un fou qui partait en mer, il était certainement écrasé par son propre projet trop ambitieux par rapport à l’expérience réelle; reflète Jean-Luc Van Den Heede.

Comment se prépare-t-on techniquement pour un tour du monde ?

J’ai effectué de nombreux tour du monde et participé à la première édition de plusieurs courses comme la Mini Transat et le Vendée Globe. J’aime les premières fois d’une compétition car vous faire découvrir l’inconnu sous tous ses aspects. On ne sait pas quelle tactique suivre, ni quel bateau est le plus adapté, on ne sait pas jusqu’où on peut aller. Aujourd’hui, quand on parle de Mini Transat ou de Vendée Globe, on sait très bien à quoi s’attendre et quel bateau construire: tous les bateaux se ressemblent.

Préparer un bateau pour un tour du monde est très long et compliqué, je consacre beaucoup de temps à cet objectif. Par exemple, pour cette course, il m’a fallu environ deux ans pour mieux préparer le matériel, le mât et les voiles. Par règlement nous avions la limite de 11 voiles pour les sloops et 13 pour les ketchs que nous pouvions embarquer pour le tour du monde. J’avais emporté 10 voiles et si c’était à refaire je laisserais un spi à terre pour le remplacer par un autre génois.

Jean-Luc Van Den Heede en mer

Je n’ai cassé aucune voile : je n’ai réparé qu’une couture du génois et une petite déchirure sur un spi fait par ma faute. Je pense que la préparation et une bonne connaissance du bateau sont les éléments clés de la victoire; explique Jean-Luc Van Den Heede.

Quelle est la grande magie des trois grands caps et qu’est-ce qui les distingue ?

(Cap Bonne Espérance, Cap Leeuwin et Cap Horn)

La première différence est que le cap Horn est à une latitude très basse, 55° 58′ sud, donc dans les cinquantièmes hurlants. Les autres, en revanche, sont beaucoup plus au nord et sont donc moins difficiles à passer. De plus, la cordillère des Andes crée les conditions de la convergence du vent qui se renforce jusque dans la zone du Cap Horn. La légende a également été créée pour les bateaux qui descendaient de la côte est des États-Unis et tentaient en sens inverse de doubler le cap.

Jean-Luc Van Den Heede sur MatMut

C’était une entreprise presque impossible : dans le passé, les voiliers ne naviguaient pas au près et n’étaient pas préparés à affronter les énormes vagues devant eux. Le Cap Horn est donc le cap légendaire qui fait rêver tous les navigateurs et marins. Personnellement j’ai dépassé le Horn dans les deux sens : d’ouest en est et inversement. Pendant le Vendée Globe j’ai trouvé le passage amusant et excitant car le bateau glisse sur les vagues, il y a une agréable sensation d’accélération.

Dans l’autre sens on va 90% contre vent et mer, on avance lentement et les conditions très variables obligent à changer souvent de voiles. Dans les circumnavigations à l’ouest, on navigue toujours en sens inverse des systèmes météorologiques qui se déplacent naturellement vers l’est, donc contre les dépressions. Face à tous les systèmes de météorologiques, il y a de plus grandes variations d’intensité du vent et de la mer et des changements de voile fréquents pour s’adapter aux conditions ; explique Jean-Luc Van Den Heede

Surfer sur les vagues selon Jean Luc Van Den Heede

Psychologiquement, c’est plus réconfortant la sensation de vitesse surfer sur les vagues, plutôt que de lutter contre la mer et le vent et se déplacer lentement. Par exemple, le record dans le sens normal est du Français Armel Le Cléac’h. Avec son Imoca au Vendée Globe 2017, il a mis 74 jours, 3h et 35m. Alors qu’en 2004 j’ai bouclé le tour du monde à l’inverse en 122 jours, 14h et 3m et mon record avec un monocoque est toujours invaincu.

Jean Luc Van Den Heede - Détenteur du record de son tour du monde vers l'ouest

Pour le Cap de Bonne Espérance (34° 21’S) la même chose : quand on le fait dans le sens du Vendée Globe c’est le début des quarantièmes rugissants. Alors que dans la direction opposée, c’est un soulagement car vous êtes sur le point de monter vers des latitudes plus élevées et des climats et des conditions plus doux. En réalité on parle du Cap de Bonne Espérance, mais le point qui sépare l’Atlantique et l’Indien est le Cap Agulhas.

Quant au cap Leeuwin, ce n’est pas une étape pertinente sauf parce que nous savons que nous sommes pratiquement arrivés au milieu du tour du monde.

Qu’est-ce qui ne peut jamais manquer sur votre bateau lors d’un tour du monde ?

Mes enfants m’ont offert pour mon premier tour du monde un ours en peluche que j’ai emmené avec moi dans tous les tours du monde. Un morceau de famille navigue toujours avec moi et me rappelle l’affection et la chaleur de la maison.

Jean-Luc Van Den Heede Passage du Cap Horn

Qu’est que tu a mangé en naviguant et comment préparez-vous les provisions ?

(Plus de six mois sans débarquer)

J’aime manger donc je n’avais pas prévu de me priver de bonne bouffe pendant 8 mois. Après mon premier Vendée Globe où je mangeais peu et mal, j’ai pris conscience de l’importance d’une alimentation équilibrée. J’ai consulté un diététicien et nous avons soigneusement examiné la nourriture que je mange habituellement pour créer un régime adapté à la course. Dans mes provisions il y a une juste répartition entre les conserves et les plats lyophilisés, le tout accompagné d’un verre de vin rouge.

Bien sûr, je bois beaucoup d’eau que je transporte dans des bouteilles, mais dès qu’il pleut, je récupère aussi l’eau avec mes voiles. Parfois, je fais aussi du pain frais et je sens une odeur irrésistible dans la cabine pendant la cuisson dans le four à bord. Pour la course, j’ai calculé les repas pour 240/250 jours : dans des bidons métalliques ou des barquettes en plastique et quelques sachets lyophilisés. J’ai donc apporté : 480 plats principaux / 480 plats de légumes / 480 desserts. Plus, 120 camembert en conserve / 240 portions de biscuits Petit Lu pour le petit déjeuner.

Je n’ai jamais mangé plus de 10 plats identiques, alors une fois par mois je mangeais le même plat : il est important de varier et de rendre les repas agréables. J’ai également complété le tout avec des comprimés de vitamines et de minéraux comme mon médecin me l’a conseillé. .J’ai chargé 250 litres d’eau dans le réservoir du bateau, 50 bouteilles d’eau gazeuse, 60 litres de vin (un verre par repas) ; explique Jean-Luc Van Den Heede.

Les plats pour les grandes occasions par Jean-Luc Van Den Heede

Pour prendre un coup de tête, j’ai ajouté plusieurs plats de la Comtesse Du Barry pour les grandes occasions et d’excellentes terrines de faisan préparées par ma belle-mère ! Concernant le poids que j’ai chargé, je sais très bien le quantifier car le comité de course nous a pesé au départ et à l’arrivée. Je suis parti avec environ 1300 kg de nourriture, d’eau, de matériel et à mon retour j’avais accumulé 80 kg d’ordures: je n’ai rien jeté à la mer. Par règlement tous les déchets, tels que les canettes ou les sacs de nourriture, mais aussi une ligne consommée, devaient être placés dans des sacs poubelles, contrôlés par le comité.

Jean-Luc Van Den Heede en mer

Comment avez-vous dormi pendant la course et comment organisez-vous votre sommeil lors de vos voyages en solitaire?

Mes cycles de sommeil sont décomposés en tranches d’une heure et demie, qui correspondent à mon cycle de sommeil naturel. J’avais étudié mes rythmes circadiens au CHU de Nantes à mon retour du premier Vendée Globe pour améliorer mes performances. Je n’ai aucun problème de récupération lorsque je surveille mes cycles de sommeil. Bien entendu, dans des endroits plus difficiles (Pot au Noir, Cap Horn ou près de la côte), le sommeil peut être réduit à 10 minutes voire à zéro. Mais il ne faut pas trop s’étirer plus de deux jours, le repos est important lors de courses aussi longues.

Quel a été le moment le plus difficile et le plus joyeux ?

Le moment le plus difficile a été lorsque le bateau a fait un 360° et que le mât est sorti mal. J’avais peur de devoir abandonner et j’avais déjà appelé à terre pour prévenir mais ensuite j’ai essayé de réparer le mât et le plus beau moment est arrivé. Je me suis convaincu de continuer le plus longtemps possible, avec des doutes mais malgré l’accident j’ai réussi à terminer la course et à être premier. En fait, le moment le plus joyeux a été l’arrivée lorsque j’ai réalisé que j’avais réussi et que j’avais gagné.

L'arrivée victorieuse de Jean Luc Van Den Heede au GGR2018

Des épisodes amusants qui vous sont arrivés en mer pendant la course ?

Je vois toujours des animaux marins : pendant la course j’ai vu moins d’oiseaux marins qu’au Vendée Globe. Peut-être que cela dépend de la saison, nous sommes partis beaucoup plus tôt, mais j’ai vu une baleine qui m’a suivi pendant quelques heures. J’ai eu de belles rencontres avec d’autres bateaux : le règlement de course nous obligeait à passer des portes placées près de la terre. Aux Canaries comme en Australie, le parcours nous a conduits près des côtes, ce qui n’arrive pas au Vendée Globe.

C’est toujours agréable de s’approcher de la côte même si vous ne pouvez pas vous arrêter et voir d’autres personnes vous saluer et vous encourager en tant que spectateurs. Même en Australie pendant la journée, de nombreux bateaux se sont approchés et ont couru avec moi. Ils étaient curieux de savoir à quelle vitesse j’allais et s’ils pouvaient me dépasser – c’était amusant d’avoir de la compagnie.

Un souvenir ou une pensée de votre première Mini Transat de 1977 et de ton premier Vendée Globe de 1990.

Les deux fois, c’était la première édition de la course et le public nous a trouvés un peu fous. La Mini Transat est une compétition incroyable, tout le monde a sa chance car les bateaux sont petits et bon marché – j’aime l’esprit de cette course. Je me souviens surtout de la camaraderie qui s’est instaurée entre les participants, nous étions un groupe très soudé, il y avait une entente extraordinaire.

Jean-Luc Van Den Heede - Avec le modèle réduit de 36.15

Si dès le premier Vendée Globe je me souviens qu’on avait tous l’impression de partir vers l’inconnu, c’était une belle épreuve et un grand challenge pour tout le monde. Avant nous, seul Robin Knox-Johnston avait réussi en 1969 à boucler le tour du monde en solitaire sans s’arrêter.

Qu’est-ce qui vous a poussé en 2004 à tenter le record du tour du monde a l’envers?

Après quatre tours du monde d’est en ouest, deux Vendée Globes et deux BOC Challenge, je me demandais ce que ça ferait de le faire à l’envers ? Peu de gens étaient capables de le faire et le défi me fascinait. C’était un test difficile : j’ai essayé quatre fois et j’ai passé 7 ans de ma vie pour atteindre ce resultat. La première fois que j’ai eu une panne d’équipement, la deuxième la quille s’est fissurée et s’est mise à bouger, la troisième j’ai démâté. Au quatrième essai j’ai réussi et quand tu réussis au quatrième essai la victoire est encore plus belle.

Jean-Luc Van Den Heede - Record du tour du monde à l'envers - ne réussira qu'à la quatrième tentative

Qu’en pense votre femme, comment concilier navigation hauturière et famille ?

Ma femme et mes enfants m’ont toujours soutenu et ma femme me connaissait comme marin et m’acceptait comme ça. Ils étaient heureux et fiers quand je suis arrivé et nous étions tous heureux de nous revoir et de nous embrasser à nouveau. Ma femme a également participé à des courses avec moi à certaines occasions. Mon fils est dans le Marine National et ma fille a un bateau de croisière qu’elle navigue avec son mari.

Jean-Luc Van Den Heede avec sa femme

Vous avez également été professeur de mathématiques jusqu’en 1989, quelle est l’importance des mathématiques sur un voilier ?

Manipuler les nombres et comprendre les systèmes mathématiques est un avantage. Lorsque vous faites le tour du monde, vous devez toujours résoudre des problèmes et l’état d’esprit logique du mathématicien est important.

Quel est le prochain projet de Jean-Luc Van Den Heede ?

J’ai toujours des projets en tête, c’est comme ça que je suis, maintenant je rêve de partir en croisière et je prépare mon bateau pour m’amuser. Ce sera mon vingtième bateau et ma femme m’accompagnera dans ce voyage, je ne connais toujours pas avec certitude la destination.

Jean-Luc Van Den Heede en mer

Que conseilleriez-vous aux jeunes qui souhaitent aborder la voile hauturière et les traversées en solitaire ?

Aujourd’hui on ne peut pas découvrir quelque chose de vraiment nouveau sur la planète, tous les coins de la Terre sont connus mais il y a toujours des passions à cultiver. Ce que je recommande aux jeunes c’est d’avoir une passion, il n’y a rien de plus terrible que de ne pas avoir d’envies. Le problème quand les désirs se réalisent facilement c’est qu’ils vous privent de désir, du désir de réaliser, d’obtenir un résultat.

Je trouve qu’avoir une passion dans la vie est important. Le deuxième conseil que je me permets de donner est d’essayer de garder l’optimisme : nous sommes dans un monde où le pessimisme et la négativité sont cultivés. En oubliant les choses positives, nous oublions que nous pouvons déjà être heureux avec le cadeau de la vie.

Chapeau Monsieur Jean-Luc Van Den Heede et Merci !