©Robert Scharr
Le Français Robert Scharr est l’un des participants à la Global Solo Challenge qui débutera en septembre prochain à La Corogne en Espagne. À bord de Yako, un ULDB en bois époxy construit de ses propres mains et dessiné par Patrick Balta (plan Enfant perdu), il s’élancera pour réaliser un nouveau défi dans une vie déjà bien remplie.
« Alors c’est vous qui êtes de corvée ! » Au moment d’entamer notre conversation pour l’écriture de ce portrait, Robert Scharr est d’humeur taquine. La voix chaleureuse et joviale, il continue : « vous n’en avez pas marre d’écouter nos histoires ? ». La question est posée sous le ton de la plaisanterie pourtant rien ne pourrait être plus faux. Les histoires des participants à la Global Solo Challenge sont toutes plus étonnantes et fascinantes à entendre les unes que les autres. Et celle de Robert Scharr semble sortie tout droit d’un roman d’aventure. Laissez-moi vous la raconter.
Robert naît en à Gagnoa, dans le centre de la Côte d’Ivoire et grandit dans la brousse africaine bercé entre les deux cultures de ses parents. Ce n’est qu’à l’adolescence qu’il rejoint Abidjan où il découvre la voile à l’école locale sur un 470. Une passion est née. À 19 ans, Robert part pour la France et la région parisienne : le choc culturel est violent. « Je me suis demandé ce que je foutais là ! Je n’avais qu’une envie c’était de sortir de la ville. Puis je suis tombé sur La Longue Route de Bernard Moitessier, j’ai eu envie de naviguer. »

Robert part effectuer un premier stage à la célèbre école des Glénans. Puis un autre. Et encore un autre… « À cette époque, je faisais des allers-retours entre Saint-Malo et Paris dès que j’en avais l’occasion. Je naviguais sur tout ce qui traîne ! » Le participant à la prochaine édition de la Global Solo Challenge, de 22 ans alors, a de la suite dans les idées. Il achète la coque nue d’un Vulcain V (chantier Brument) qu’il rénove dans un hangar de la région parisienne. 18 mois plus tard, Robert décide de quitter Paris pour naviguer sur son bateau et s’installe en Bretagne, terre ancestrale de marin.
En hiver, Robert travaille sur un chantier naval. Bricoler, c’est son truc. Soudure, plomberie… il sait tout faire. Les beaux jours, il navigue jusqu’en Espagne, au Portugal ou en Angleterre en travaillant sur un vieux bateau d’expédition. Mais Robert a le mal du pays. L’envie de revoir sa mère et sa grand-mère après de longues années d’absence lui donne l’envie d’un nouveau défi : revenir en Côte d’Ivoire avec son bateau. À 28 ans, il embarque sa femme et son fils de 8 mois pour un voyage qui les mèneront jusqu’à Abidjan, en passant par les Canaries, le Sénégal et la Guinée.
« Au début, j’avait peur de partir. A la fin, j’avais peur de rentrer »
Sur place, pendant 3 ans, Robert Scharr continue une vie jusqu’ici tournée vers la mer. Il travaille dans la marina de la ville avant de se tourner vers la pêche. Mais la vie de marin a ses travers : le skipper français ne voit que très peu sa famille. Il décide alors de changer de vie et retourne en France. C’est là qu’il effectue sa première traversée en solitaire : 53 jours d’Abidjan vers la Bretagne. « Au début, j’avais peur de partir. Peur de laisser les miens surtout. Et puis sur la fin, j’avais peur de rentrer, du retour à la vie réelle ».

De retour, nouvelle aventure pour Robert, mais sur terre cette fois. Il décide de monter une boulangerie bio (il est végétarien depuis 40 ans) et continue de naviguer quand il peut. Les affaires tournent bien, mais Robert a très vite besoin d’un nouveau challenge. « Comme je m’ennuyais le dimanche, je me suis mis en tête de construire un bateau. Mais je voulais un voilier qui avance vite, facile à manœuvrer. Un jour un copain me dit : regarde j’ai un plan intéressant, j’en construis un avec toi », explique le skipper. Robert Scharr vient de trouver le bateau qui participera à la Global Solo Challenge presque 20 plus tard.
Ce bateau qu’il mit 6 ans à construire par intermittence (les deux coques furent cependant construites en 8 mois avec son ami Pascal) est un plan Enfant Perdu de Patrick Balta en bois epoxy. « C’est un bateau très étroit, bas sur l’eau et très léger », précise-t-il. Le couple de redressement est assuré par un lest d’une tonne qui plonge à 3 mètres. Mis à l’eau en 2013, Yako méritait un challenge à sa hauteur. Et la Global Solo Challenge est apparue comme l’occasion idéale maintenant que Robert a vendu son entreprise. « J’ai toujours rêvé de faire ce genre de course mais la plupart d’entre elles sont inaccessibles financièrement. Le format de la Global Solo Challenge me permet de participer avec mon bateau et de réaliser un rêve d’enfant », insiste-t-il. Avant d’ajouter : « on y va pour trouver du plaisir. Il y a toujours du plaisir dans la galère. Je crois que c’est pour se prouver qu’on peut le faire, c’est un peu égoïste. Ce qui est bien avec la Global Solo Challenge, c’est de faire ce défi avec d’autres participants. C’est comme un jeu en fait. »
À la question de savoir si le bateau est suffisamment solide pour affronter le parcours de la Global Solo Challenge et les mers du Sud, Robert est honnête : « C’est une question que je me pose, c’est la grande inconnue, difficile de savoir. Mais il y a des gens qui ont fait le tour du monde avec des bateaux beaucoup moins performants que celui-là, je pense à Marcel Bardiaux par exemple. C’est l’aventure ! »

Depuis 6 mois, Robert travaille sur Yako pour le mettre aux normes des exigences de sécurité de la Global Solo Challenge et suivre le cahier des charges. « Ce n’est pas toujours facile surtout sur ce type de bateaux. Mais Marco (Nannini, l’organisateur) nous aide beaucoup pour trouver des solutions ». Yako devrait être prêt à la mi-avril pour le parcours de qualification du skipper français en mai prochain. Une boucle vers les Açores est prévue avant de revenir naviguer cet été en Bretagne. Yako sera sorti de l’eau une dernière fois mi-août pour vérifier la quille et réaliser l’antifooling avant le départ pour La Corogne en septembre.
« Je trouve que c’est une très bonne idée d’avoir choisi La Corogne qui est une très belle ville », poursuit Robert. Le participant à la première édition de la Global Solo Challenge sait de quoi il parle : il a déjà visité La Corogne une vingtaine de fois et peut vous conseiller les meilleurs restaurants de poissons de la ville. Les retrouvailles avec la cité galicienne seront l’occasion pour Robert d’écrire un nouveau chapitre dans cette vie de marin si riche. Peut-être le plus dur, mais aussi le plus beau.
