Simone Bianchetti est l’un des navigateurs italiens les plus aimés et tourmentés de notre époque. Tous ses bateaux, la recherche épuisante de l’union avec l’océan, la légende du Cap Horn à poursuivre: une vie qui défie ses limites. Avec une fêlure au cœur: des difficultés continuelles qui ont sollicité une âme sensible qui a souffert, et qui a fini par s’effondrer.
Il nous quitte prématurément et ne récolte pas les fruits de ses efforts, “il serait devenu un héros des mers”, confie Cino Ricci, son mentor. “Il aurait dû naître trente ans avant donc il aurait été un découvreur, pour faire des exploits que d’autres n’avaient jamais fait, c’est ce qu’il voulait.”
Simone Bianchetti et la fissure dans son cœur
“Il ne savait pas, il ouvrait son cœur au grand air, qu’il ne respectait aucune autre loi au monde que la bonne loi de la nature. Il laissait couler ses passions sur leurs chemins, et en lui le lac des grandes émotions était toujours à sec, car il lui ouvrait chaque matin de larges et nouveaux canaux. Il ne savait pas avec quelle fureur cette mer de passions humaines fermente et bouillonne quand on l’empêche de toute issue. Comment ça s’accumule, comme ça gonfle, comme ça déborde, comme ça s’enfonce dans le cœur, comme ça éclate en sanglots internes et en convulsions sourdes. Jusqu’à ce qu’il brise les barrages et ouvre une fissure dans son lit.” (Victor Hugo)
Les premiers bateaux de Simone Bianchetti
Simone, comme il aimait à le dire, était tombée dans sa passion pour la mer comme Obélix dans la potion magique. Depuis son enfance, alors qu’il fréquentait encore l’Institut Nautique de Cesenatico, il utilisait son bateau comme principal moyen de transport. Il avait convaincu ses parents de lui acheter un vieux bateau, un sloop en bois de six mètres, “Penelope”. Un nom et une promesse: comme pour Ulysse, pour Simone être en mer et en bateau était un retour aux sources.
Dans le magnifique livre “Les couleurs de l’océan”, écrit conjointement avec le journaliste et écrivain Fabio Pozzo, il raconte sa vie. “Je voulais être seul avec mon bateau qui m’emplissait dedans, bercé par le bruit du bois. Alors je partais vraiment, pour des mers et des îles lointaines”, écrit Simone.
Le week-end, il naviguait seul vers Rimini ou Bellaria et lisait de grands auteurs, de là est née sa deuxième passion : la poésie. “Penelope” le trahit bientôt et s’échoue près de son port d’attache, son premier amour est perdu : une petite fissure.
Simone Bianchetti : Nonsisamai et l’équipe Condor
Simone ne se décourage pas et puis “il aimait être en mer et naviguer : à son arrivée, il avait hâte de repartir”. Dit Cino Ricci mentor et partisan de nombreux marins italiens au cours de sa longue carrière. “Cette soif d’aventure plutôt que de mer était sur lui, mais il est né dans la mer et il est un marin, il cherchait l’aventure là-bas”.
A seize ans, il achète un autre bateau, le 10 mètres “Attax”, dessiné par Peter Norlin, quatrième classe IOR, avec lequel il débute en course.
“Le jour de mon vingt-deuxième anniversaire, j’ai acheté le Condor Nonsisamai, un ULDB de 50 pieds de 88, conçu par Roberto Starkel. C’était mon deuxième amour: quel bateau, je l’ai courtisé, je l’ai attendu jusqu’à ce qu’il devienne le mien. Quand j’ai quitté le port de Lignano pour l’emmener à Ravenne, il m’a semblé que je n’avais même pas touché l’eau avec ma quille. J’ai regardé la trinquette gonfler sous les rafales et le bonheur a débordé dans mon cœur.”
Simone avec d’autres amis marins italiens a participé à toutes les compétitions dans l’Adriatique, naturellement sa spécialité sont les courses “longues”. Le “Condor Club”, comme l’appelle son équipe, excelle souvent dans la course Rimini-Corfù-Rimini, dans la course Rovigno-Pesaro-Rovigno et dans la course 500×2. “Nous avons pris les régates très au sérieux, nous les avons préparées avec une grande minutie, nous avons discuté de tout, des stratégies d’attaque avant la marque aux modifications à apporter à la coque.
Bianchetti complète sa formation à l’école navale de Venise, Giorgio Cini, et s’engage pour deux ans dans la Marine. Mais il commence à avoir une pensée récurrente “naviguer autour du monde, une pensée qui commençait à peser sur mon âme”.
Simone bianchetti et le BOC Challenge
Il décide de participer au BOC Challenge, une tour du monde en solitaire par étapes qui démarre le 17 septembre 1994 de Charleston. “Il arrive un moment dans la vie où il faut partir; ce sont des moments précis, uniques, magiques, attendre plus longtemps pourrait s’avérer délétère. Vous sentez que vous devez le faire, indépendamment de l’argent et des difficultés d’organisation, des affections et des proches.” Il prépare le bateau avec peu de moyens et beaucoup de volonté au Pier 12, le chantier naval de Dondo Ballanti, numéro trois d’Azzurra. En parallèle il cherche un sponsor, “une chasse à la baleine blanche, épuisante et, parfois humiliante, mais je voulais partir”.
Et il le fait : le bateau est toujours le Nonsisamai mais il révolutionne le système des bastaques, crée des cloisons étanches et renforce la coque. En l’honneur de sa ville et n’ayant comme sponsors que des entrepreneurs locaux qui croient en son rêve, il appelle le bateau Ville de Cervia. Il navigue en Méditerranée avec ses amis à bord, navigateurs italiens, et il traverse l’Atlantique en solitaire. Ses rencontres avec Soldini restent mémorables qui participe également sur Kodak au BOC. Ils traversent le sud des Bermudes pour un “café” pendant leur navigation et liaison radio et Soldini se rend à Charleston pour l’escorter jusqu’au quai. Un geste de solidarité et d’amitié entre deux grands navigateurs et hommes de mer italiens.
La dette de temps et les difficultés constantes
“Mon BOC Challenge commence déjà à court de temps”, écrit Bianchetti, depuis le départ de Cervia il faut deux mois pour rejoindre les côtes américaines. Au début quand il pense laisser derrière lui les problèmes pour se concentrer et profiter de la navigation océanique, un autre incident inattendu.”
“Je suis parti, je suis enthousiaste mais mon élan s’arrête vite: je descends sous le pont et la mer entre par les boulons de quille”. Lors du halage du bateau à Charleston, une mauvaise manœuvre a écrasé le sandwich au niveau de la quille. Après deux jours de travail il repart pour la régate mais son “parrain moral”, sa ténacité, l’abandonne.
La fissure n’est pas seulement dans la quille du bateau mais aussi dans le cœur du marin italien. Ces imprévus continus, la course contre la montre l’épuisent.
Il franchit pour la première fois la ligne de l’équateur, en cinquième position, grâce à de nombreux changements des voiles et dormant très peu pour avancer vers le sud. Mais il constate une délamination sur la proue, il reprend de l’eau et se dirige vers Joao Pessoa, à la pointe est du Brésil. Encore deux jours de travaux forcés, volés à la navigation et le navigateur italien repart vers les 3000 milles manquants à l’arrivée.
Solitude, difficultés, valoriser un câlin
Il va plus au sud et une tempête l’attend : “La vie vue de ces latitudes prend de l’importance. La solitude, les difficultés, valorisent un câlin, un mot, une poignée de main. Vous prenez conscience de l’essentiel et distinguez ce qui est superflu, peut-être pourrez-vous entrer en contact avec le grand mystère de la vie.”
Le bateau recommence à prendre l’eau mais arrive à Cape Town après 69 jours, huitième de classe. Simone ne se repose pas : il met le bateau au chantier mais le travail continue lentement et sans passion. De plus, une voilerie menace de saisir son bateau s’il ne paie pas les factures.
“Les problèmes rencontrés en mer sont très faibles par rapport à ceux que l’on a le malheur d’affronter à terre. Quand je suis au milieu de l’océan, j’ai juste à me soucier de naviguer au diapason de mon bateau. Sur le quai, en revanche, je dois faire face à des difficultés infinies qui m’épuisent et m’aigrissent : les tempêtes, c’est mieux.”
Simone Bianchetti : Le rideau se ferme
La deuxième étape, la plus dure, démarre vers les 7 000 milles de l’océan Indien dans les années 40 rugissantes et 50 hurlantes. Beaucoup de marins italiens ont rêvé d’y arriver et Simone l’a fait, il ne veut pas abandonner tout de suite. Bianchetti quitte Cape Town avec un retard de cinq jours autorisé par la réglementation, mais après 60 milles, la cale est à nouveau inondée. Les travaux ont été vains : il y a une vilaine fissure entre la quille et la coque, il est remorqué jusqu’au port. Le Comité de Course décide qu’il ne pourra pas repartir en course.
“Le verdict est une condamnation à mort, maintenant que c’est vraiment fini, je suis obligé de prendre ma retraite. Les voiles baissées sont un rideau qui se ferme sur ma vie, fin du spectacle.”
Simone Bianchetti : répare le bateau mais jamais son cœur
La fissure dans son cœur pénètre profondément, se brise, s’effondre: même son deuxième amour ne peut tenir la promesse de lui faire vivre le rêve. Ce moment de la vie de Bianchetti le marque à vie, il répare le bateau mais jamais son cœur.
La ville de Cervia est confisquée pour dette, Simone vit trois semaines en clochard. Il se laisse aller à ce qu’il appelle “un point noir dans le cerveau” qui l’empêche de voir un lendemain. L’affection d’une fille noire qu’il connaît localement et le soutien financier d’autres Italiens du Cape Town l’aident à se remettre sur les rails.
En naviguant vers l’Europe, il touche Sant’Elena puis Ascension, où en tant que pêcheur il se retrouve. “Pour la première fois depuis longtemps, je vois une lueur, je retrouve l’envie de vivre.” Il parvient à rentrer en Italie et l’accueil chaleureux lui donne la force de recommencer : pour de nombreux passionnés de voile, Bianchetti est déjà une légende.
Simone Bianchetti à la Mini Transat
“Je suis à nouveau moi-même et je veux comprendre si les routes océaniques et les vents font vraiment partie de ma vie. C’est pourquoi je décide de participer à la Mini Transat“, en 1995 Bianchetti veut se remettre dans le jeu mais doit trouver un bateau. Il s’entretient avec les frères Ricci Renato et Cino qui font construire en Italie un prototype de Mini 6.50 en fibres high tech. Ils trouvent un accord, Cino chez les marins italiens a un faible pour Simone.
“Je le connaissais bien, il venait toujours me demander si ou comment il devait faire quelque chose. Il m’a impliqué dans ses aventures et je suis heureux de l’avoir aidé car il avait les compétences et méritait de vivre ces expériences.” Bianchetti transfère la Mini Transat en Bretagne : il commence à insuffler la vie de vrais marins hauturiers. Il connaît des marins comme Olivier de Kersauson, Thierry Dubois et Bernard Stamm. Le trajet Mini Transat comprenait le départ de Brest, l’escale à Madère et l’arrivée en Martinique, à Fort-de-France.
Le départ commence par une grosse dépression, des rafales de 20-25 nœuds qui atteignent 50. Simone gère bien les premiers jours de navigation jusqu’à ce que le safran se coince. Une corde s’est enroulée autour de l’appendice, il n’a pas d’autre solution que de plonger dans l’eau glacée. Il libère la barre et repart mais le résultat au classement est compromis il prend la vingt-septième place.
Simone Bianchetti : Les résultats commencent à arriver
À Madère, ils participent à une régate de prologue avant la deuxième étape et Bianchetti arrive en premier. Le marin italien déclare : “C’est un moment magique. Après un échec, j’avais besoin de quelque chose pour me combler et cette régate me fait reprendre les rênes de ma vie.” Lors de la régate, il établit un record avec 250 milles parcourus en 24 heures. Il croit presque qu’il va gagner mais le destin n’est pas de son côté.
Les pilotes automatiques ne fonctionnent pas et même un lest explose : après sept jours il arrive épuisé, dixième au classement général et premier parmi les Italiens. Mais il ne peut pas se réjouir: la voile italienne est en deuil de la tragédie de Parsifal, Simone a personnellement perdu six amis en mer.
Simone Bianchetti et Europe One Star
La prochaine étape pour Bianchetti est de participer à la célèbre Ostar, une course en solitaire de Plymouth à Newport, le gymnase des meilleurs navigateurs du monde. Simone demande à nouveau la bénédiction et le bateau, “Il Verdone”, un projet Finot en aluminium de 45′, à son mentor Cino Ricci, qui accepte. Il entame un refit complet : raccourcit la coque à 44 pieds pour s’adapter à la troisième classe et ajoute des ballasts. Il installe des cloisons étanches et une dérive à l’avant pour mieux manœuvrer au près; change le mât et augmente la surface de voile.
Le 16 juin, Simone sur Town of Cervia-Merit Cup, avec sept autres marins italiens, est prêt à vivre cette nouvelle aventure.
Il choisit l’itinéraire le plus court mais le plus difficile, le “Grand Cercle”, battu par les dépressions, le froid et les icebergs à la dérive. Dans le sud de l’Irlande les pilotes automatiques cessent de fonctionner mais la décision est évidente pour Simone: il continue.
Simone Bianchetti : La douleur du marin italien
“L’Atlantique me secoue avec plus de colère qu’avant, les vagues gonflent et le vent n’arrête pas de jouer sa ballade. Il gratte les drisses avec constance, tel un violoniste sans talent: sa musique s’enfonce en moi, à chaque rafale de plus en plus profonde. Il fait aussi froid, le souffle de l’océan me traverse et je serre plus fort la barre”, écrit-il en se remémorant ce moment.
La course devient un supplice: ses mains sont enflées et endolories de gel, il peut à peine changer les voiles sur le pont avant. Il est toujours mouillé sans plus de vêtements de rechange et est obligé de barrer en raison de la défaillance des pilotes automatiques.
Il passe les rives de Terre-Neuve dans les brumes, parmi les bateaux de pêche, le courant et les tempêtes. Il manœuvre sans relâche pour éviter les collisions mais après treize jours à la barre il arrive presque sans vie à Rhode Island. Il se réveille à l’hôpital et découvre qu’il a terminé deuxième de sa classe, avec treize retraités sur cinquante-cinq.
L’expérience marque le marin italien : “Rien n’a manipulé mon corps, mon psychisme, mon inconscient comme cette course. C’était trop de souffrance, ça a changé mon code génétique, quelque chose a changé.”
Encore une fissure dans le corps et le spectateur qui souffre pour son histoire se demande presque pourquoi, de quelle culpabilité il doit se racheter ?
Simone Bianchetti et La Route du Rhum
Au cours des années suivantes, Simone participe aux principales régates hauturières : la Transat Québec – Saint-Malo et la Solitaire du Figaro, le gymnase des solitaires.
En 1998, il décide de participer à la Route du Rhum avec le 60 pieds Moana construit en Italie et dessiné par Vittorio Malingri, un grand marin italien. Il renomme le bateau Telecom Italia – TNT et retourne en mer pour “sentir le souffle de l’océan” et se soigner de la “fièvre des circuits océaniques: c’est une croissance continue, tu veux te tester tu cherches tes limites, pour les surmonter, vous regardez toujours des défis plus grands, de plus en plus difficiles.”
Les épreuves et les difficultés ne manquent pas à Bianchetti qui est également contraint de s’arrêter à Sao Miguel pour réparer le générateur. Cependant, la sixième édition de la régate a été l’une des plus difficiles. Mais la destination du navigateur est toujours et uniquement le Vendée Globe pour lequel il sacrifie tout : famille, copines, amis et argent.
“Le feu que j’ai à l’intérieur ne me donne pas la paix, je me sens comme un moine qui doit exercer son apostolat sur l’océan. Mais maintenant je suis vraiment fatigué et saturé, jamais avec la mer mais avec l’effort que cela me coûte. Oui, je suis un moine de l’océan mais en ce moment je dois me déconnecter.”
Simone Bianchetti et la Transat des Sables
“Il y a une fissure dans tout et c’est là que la lumière entre en jeu” (Leonard Choen).
La rupture se fait sur un char à voile du désert : il parcourt huit cents kilomètres dans le désert du Sahara en huit jours. “Le désert est vraiment fascinant : il a une lumière incroyable et des couleurs si intenses que ça fait mal. Mes yeux sont encore pleins de levers de soleil, de couchers de soleil et d’un ciel que je n’avais jamais vu aussi bleu. Ce n’est jamais pareil, ça change de décor tous les quelques kilomètres ; c’est comme l’océan, qui change continuellement de visage presque avec satisfaction. Le désert a séché les brumes que je portais à l’intérieur depuis des années et m’a réoxygéné. L’heure du Vendée Globe est enfin arrivée et je dois commencer à organiser ma participation à la course”.
Simone Bianchetti au Vendée Globe
L’errance de Simone recommence à la recherche de sponsors et d’un bateau pour réaliser son plus grand rêve. Quand il est en train d’évaluer différents bateaux des vainqueurs des éditions précédentes, l’organisation change le règlement de la course. La recherche s’affine : il pense alors au bateau avec lequel Monnet navigue autour du monde “dans le sens contraire”, contre vents et courants. Il parle à Monnet alors qu’il navigue encore et le français se prend d’affection pour ce rêveur et marin italien.
Bianchetti rassure Monnet, il ment sur un sponsor qui le soutient mais c’est du bluff. “Quand je n’ai pas trouvé de solution, j’ai franchi l’obstacle sans penser aux conséquences. J’ai volontairement franchi le point de non-retour, j’ai dépassé le seuil du repentir.” Simone commence à préparer et aménager le bateau à La Rochelle dont il aime l’ambiance. Enfin, au bout de quelques mois, il entraîne dans son aventure Henri de Maublanc, gérant d’Aquarelle, société de vente de fleurs en ligne.
Intéressés à entrer dans le circuit de course au large, ils sont prêts à doubler le sponsoring lorsque Simone invente l’histoire du départ à la retraite d’un sponsor italien. Rassuré par la question du budget, Bianchetti se consacre à la préparation du bateau qui avait déjà bouclé quatre tours du tour du monde avec d’autres skippers.
Simone Bianchetti et Aquarelle
“Aquarelle devient le bateau dont j’ai toujours rêvé : c’est une grande émotion de le sentir mien, je le caresse, le serre dans mes bras, je lui parle à voix basse, je lui parle de moi. Mais surtout je l’écoute : sur mon bateau sont les pensées des skippers qui l’ont eu avant moi, Poupon, de Broc, Monnet, tranquilles comme des papillons”.
Il prépare les provisions et les vêtements avec son équipe à terre. Il doit suivre les stages médicaux et de survie imposés par l’organisation : c’est une course.
“Le jour du saut dans le noir” arrive : le 7 novembre 2000, Bianchetti, le grand marin italien, part pour son Vendée Globe. Une bataille a déjà été gagnée : être sur la ligne de départ, mais “Ma plus grande peur n’est pas tant celle d’avoir un problème. Je crains plutôt de ne pas pouvoir terminer le défi auquel j’ai consacré ma vie, mais tout ira bien, je le sais.”
La longue descente vers le premier cap à franchir commence : le cap de Bonne Espérance. Simone fait face à divers imprévus : un dysfonctionnement des pilotes automatiques, des casses sur le pont et des problèmes de voiles. Il souffre de la fatigue des derniers mois mais il est plus motivé que jamais pour devenir le premier des marins italiens à terminer la course. Cependant, il ressent toujours un sentiment de mélancolie : “Il ne se passe pas un jour sans que je pense à mes parents. La vie est vraiment étrange : quand je rentre à la maison, je suis toujours trop occupé à poursuivre mon rêve pour avoir du temps pour eux. Et quand je suis en mer, toutes les personnes à qui j’ai refusé l’attention commencent à me manquer.”
Simone Bianchetti vers le grand Sud
Il passe rapidement le Pot-au-Noir et le franchissement de l’équateur se réjouit d’un bon résultat : il parvient à dépasser quelques adversaires. En choisissant de franchir l’anticyclone de Sant’Elena, il ralentit sa course: cependant, il trouve enfin l’harmonie avec son bateau.
Il laisse derrière lui la zone anticyclonique et se prépare ainsi que le bateau. Il se prépare à affronter la course vers le bout du monde, vers le Grand Sud.
“Autour de moi l’océan change de souffle, le ciel change de couleur, tout devient gris, les couleurs s’estompent. Le coucher du soleil, la nuit et l’aube se mêlent dans une atmosphère lumineuse, dans une lumière aquarelle : c’est une palette monochromatique qui suscite, je l’avoue, la mélancolie. Je vois aussi les premiers albatros, les ambassadeurs du grand sud : ces oiseaux se démarquent des autres car ils ne battent jamais d’ailes et planent sur l’océan.” De nombreux marins prétendent qu’ils sont de bon augure.
En tête de flotte, ils repèrent des icebergs aux hautes latitudes et pour Simone c’est une cause de grand stress. Mais il apprend à vivre avec ça, il craint que quelque chose ne compromette le challenge et qu’il soit contraint à l’abandon comme dans le BOC Challenge.
J’ai l’impression de faire des montagnes russes
De plus, les tempêtes sont continues et alternent avec de courtes zones anticycloniques, écrit-il : “J’ai l’impression de rouler sur des montagnes russes. Pendant les orages vous montez vers le ciel puis l’anticyclone arrive ce qui permet de relâcher la tension mais pour peu de temps. En fait, vous êtes conscient qu’il y aura bientôt de nouveau une descente et vous vous préparez mentalement au cri.”
A Noël, il affronte une autre tempête : “Les rafales raclent les drisses à une vitesse de 50 nœuds. Je n’entends que le grondement des flots, la vague qui se brise de la poupe et le bateau qui commence à planer à 20, 25 nœuds.” Il contourne le cap Leeuwin mais le 27 il subit un renversement: le mât reste relevé mais craque. Bianchetti s’arrête à Stewart Island pour le réparer au mouillage. Il parvient à faire une réparation satisfaisante et part affronter le Pacifique, une immensité qui le sépare de son rêve de devenir cap-hornier. La routine continue, animée par les appels téléphoniques de la famille, des amis et des sponsors, tout le monde est proche au marin italien.
Arrive enfin le moment tant attendu : “Je suis à 5 milles quand ça arrive. Les nuages se brisent et laissent place à un rayon de lumière, le Cap s’illumine, illumine mon cœur. Il est là devant moi, je le vois et je n’y crois pas, j’attends ce moment depuis que j’ai quinze ans. Je repense à tout ce que j’ai fait pour arriver ici, passer le Cap Horn et je suis prêt à recommencer ma vie.”
Voici tout ce que je recherche, tout ce que j’ai toujours demandé à la vie
Le 20 février, il franchit à nouveau la ligne de l’équateur pour fêter son anniversaire, le même jour que celui de Joshua Slocum. Il est proche de l’arrivée, ses sentiments sont mitigés. “Si je regarde en arrière, je ne vois qu’une très longue traînée qui a traversé les mers du monde entier, de tous les océans. Je sens avec un peu de nostalgie que tout cela est sur le point de se terminer. L’équilibre que j’ai atteint avec le bateau et avec ce qui m’entoure est incroyable. C’est une union complète: voici tout ce que je recherche, tout ce que j’ai toujours demandé à la vie.”
Bianchetti arrive après 121 jours et est le premier Italien à avoir bouclé le Vendée Globe, l’Everest des mers.
Un peu de colle, un baume pour apaiser la crevasse de son cœur: enfin, son plus grand rêve se réalise.
Simone Bianchetti et l’autour seul
Dans la foulée de l’exploit accompli, Bianchetti décide également de participer à l’Around Alone, un tour du monde en solitaire par étapes. Un nouveau et solide sponsor le soutient et il peut enfin compter sur un bateau compétitif, le 60 pieds rebaptisé Tiscali Global Challenge. Le second tour du monde lui réserve quelques difficultés mais aussi la preuve qu’il fait désormais partie du monde des grands hommes de la mer. Lors de la deuxième étape par exemple, il démâte et le premier du classement Bernard Stamm lui donne son mât de rechange pour continuer la course.
A son arrivée, Cino Ricci se souvient : “Il m’a téléphoné : j’ai cassé le mât, j’ai encore cassé le mât. Mais il a réussi à franchir la ligne d’arrivée avec une morceau du vieux mât, heureusement il était proche de l’arrivée. Bianchetti termine la Around Alone sur le podium, troisième au classement général et enfin le navigateur italien obtient une reconnaissance mondiale.
La fissure du son cœur ne s’est pas arrêtée
De retour en Italie, il épouse Inbar Meytsar qu’il avait rencontré un an plus tôt à Savone. Mais la fissure ne s’est pas arrêtée. Lorsqu’il annonce l’heureux événement à Cino Ricci, le mentor lui demande : “Qu’est-ce que tu fais maintenant ? Et il a dit: “Ah, je vais partir tout de suite.” L’épouse redécouvre ce poème après sa mort.
“Aujourd’hui j’ai préféré penser à toi,
plutôt que de regarder la mer
en sculptant les vagues,
l’océan m’appelle,
je lui appartiens,
Je sais que je vais devoir faire mon choix,
il me protège,
pas toi.”
Simone Bianchetti.
Personne, pas même l’amour d’une femme qui a épousé Simone et la mer, n’a pu réparer la fissure. Simone meurt subitement à Savone d’un anévrisme cérébral et laisse un vide pour la famille, les amis et pour de nombreux marins italiens. Mais malgré ce crack, Bianchetti nous a montré avec sa vie et ses exploits que vous pouvez réaliser vos rêves. Contre le destin, contre le vent, contre le temps, vous pouvez encore atteindre vos objectifs.
Bibliographie
- Simone Bianchetti, Poèmes furieux d’un navigateur solitaire, Editoriale Olimpia, 2000
- Simone Bianchetti, Fabio Pozzo, Les couleurs de l’océan, Longanesi (série Il Cammeo), 2003, avec une préface de Cino Ricci
- Simone Bianchetti, L’énigme religieuse de l’estuaire. Poèmes recueillis dans le vent, Total Cruise, 2003


















